mercredi 27 mai 2015

Entrevue avec Stéphane Servant. Questions posées par les élèves de l'atelier.

Merci à Stéphane servant d'avoir pris le temps de répondre à nos questions. Cet échange a été très enrichissant pour nos élèves.

                                                                             
Bonjour à toutes et tous,


Tout d’abord, j’aimerais vous remercier pour votre intérêt et votre lecture de « Cheval océan ».

Comme vous le savez certainement, j’habite dans le sud de la France, et n’ayant  pas de déplacements prévus en région parisienne sur ce premier semestre, c’est donc avec plaisir que je réponds à vos questions par écrit.


Est-ce une histoire vraie, ou est-ce inspiré d'une histoire vraie?
En littérature, tout est vrai et faux à la fois. Vrai et faux car les auteurs puisent la matière même de la fiction dans le réel. Pour « Cheval océan », je me souviens que le texte est né de l’écoute d’un reportage radio qui donnait la parole à de jeunes filles ayant quitté leur quartier à la suite d’un viol et d’une grossesse non désirée. J’ai été frappé par la violence dont elles avaient été les victimes. Violence physique de l’acte bien sûr. Violence psychologique ensuite car elles subissaient le rejet de leurs ami(e)s et de leur famille. Comme si pour tous elles étaient les véritables coupables. J’ai également été frappé par la volonté farouche de ces jeunes filles de reconstruire leur vie. De cette force qui les habitait, malgré tout.

Pourquoi avez-vous choisi ce sujet du viol ?
Je n’ai pas « choisi » le sujet du viol. Quand j’écris, il n’y a pas de sujet. Il y avant tout des personnages, des voix qui ont des choses à dire, à chuchoter ou à hurler. « Cheval océan » donne la parole à une jeune fille qui a été victime d’un viol. Mais Angela ne se résume pas à cela. Et c’est peut-être justement cela le propos du livre. Après le viol, Angela se retrouve enfermée dans le personnage de la salope, comme le proclament les garçons et les murs du quartier, comme l’affirment presque les regards fuyants et honteux de ses parents. Elle-même n’arrive plus à exister hors de cet acte-là. Elle se voit comme la victime et la coupable. Même l’enfant qu’elle porte la ramène à ça. Elle n’est rien d’autre que le viol. Elle est dépossédée de tout ce qui faisait d’elle un être humain : son histoire, ses joies, ses peines, ses rêves, son corps. Et c’est là l’enjeu : comment revenir à la vie après un viol puisque l’acte du viol est la négation même de l’humanité.

Pourquoi ne pas être tout de suite entré dans le vif du sujet, et l'avoir retardé vers le milieu du récit?
Ce n’est pas vraiment un choix. Le personnage d’Angela m’est apparu dans ce décor. Sa voix est née dans les flots. Je n’ai fait que la suivre.
Je sais que ce n’est peut-être pas la réponse que vous attendiez. Mais, dans l’écriture, il y a des choses qui ne s’expliquent pas vraiment, qui appartient au domaine de l’inconscient.
Si je tente d’analyser ce choix, je peux tout de même vous donner quelques réponses plus construites :
Angela est là, face à l’océan, loin du quartier, et elle peut à présent porter un regard distancié sur ce qu’elle a vécu. Avec l’océan qui monte, ce sont ses souvenirs qui refont surface.
Elle est là, face à l’océan immense, indomptable. Et la furie des éléments, les parfums, les couleurs, les sons, tout la ramène à son humanité. Son humanité fragile, éphémère, mais son humanité tout de même. Celle dont elle a été privée jusque là. Et c’est une première étape dans sa reconstruction.
Et puis enfin, elle est là, sur cette plage, et cette plage, c’était celle de sa grand-mère, sa grand-mère fière et indépendante, sa grand-mère qui l’a toujours encouragée à croire en ses rêves. Et qu’est-ce qu’un rêve sinon la croyance qu’un autre lendemain est possible ?

Pourquoi ce titre?
C’est vrai que dans ce titre, « Cheval Océan », il n’est pas question de douleur, de viol, de reconstruction, de transmission, de courage. Cela ne dit rien de la vie concrète du personnage. Mais beaucoup plus du lien qu’entretenaient Angela et sa grand-mère. De leur sensibilité, de leur désir de vivre loin des contraintes et du poids de la société, de leur goût commun pour le rêve.
J’aurais pu choisir un titre plus concret mais, en fait, le réel ne m’intéresse pas vraiment. Je veux dire : il ne m’intéresse pas en tant que tel.
Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’on fait du réel. Que ce soit pour le dépasser, pour le magnifier ou pour y survivre.  La poésie, la littérature, les arts en général, permettent de mettre le réel à distance, de le questionner. Et c’est cette sensibilité qui, finalement, donne la force à Angela de dépasser ce qu’elle a vécu. D’où ce titre, qui ressemble aux personnages.

A la fin du livre, que fait-elle de son enfant ?
Honnêtement, je n’en sais rien. J’ai mon opinion. Mais ce n’est que mon opinion. Et d’autres lecteurs auront la leur. Et c’est très bien ainsi. Quand j’écris un texte de fiction, j’évite d’écrire une notice comme on en trouve dans les boites de médicaments ou avec les meubles à monter en kit. Je n’ai pas envie de vous dire : voilà ce qui est bien, voilà ce qui est mal, voilà comment il faut penser. Vous êtes intelligents, sensibles, et j’ai envie de vous laisser votre place. C’est à vous de décider de la suite du roman. Il y a autant de suites que de lecteurs. Et c’est là que réside la magie de la littérature, non ?

Pourquoi un récit si court ?
C’est le principe de la collection « D’une seule voix » chez Actes sud. Des textes courts qui donnent à entendre des voix. Des récits intenses, chargés en émotion. J’écris habituellement soit des textes très courts, des albums abordables pour les jeunes enfants, soit des romans beaucoup plus denses. Ici le défi était de faire court et intense à la fois. C’est une très belle collection et je vous encourage à découvrir d’autres textes.

A quel genre associez-vous ce texte ?
Ce pourrait être une nouvelle. Ou une courte pièce de théâtre. Ou de la prose poétique. Je ne suis pas très doué pour les étiquettes, désolé…

Vivez-vous de l’écriture ?
Financièrement, oui.


Est-ce facile d'avoir de l'inspiration ?
Il faut être à l’écoute du monde. Pour cela je lis des romans, des bandes dessinées, des journaux, je regarde des films, j’écoute de la musique, je marche en forêt, je voyage beaucoup.
Mais vous serez d’accord avec moi : tout le monde a quelque chose à dire. De soi, du monde qui l’entoure. Ensuite, ce n’est qu’une question de médium (certains ont la musique, la peinture, la menuiserie, moi c’est l’écriture) et surtout de travail. Parce qu’il ne suffit pas d’avoir quelque chose à dire pour que l’on vous écoute. Il faut aussi trouver la façon de le dire pour que les gens aient envie de vous écouter. Et ça, ça demande du travail.

Avez-vous "l'angoisse de la page blanche"?
J’ai surtout peur de n’avoir plus rien à dire. Ce qui signifierait que je ne serais plus à l’écoute du monde. Et que j’aurais certainement mal vieilli….


Avez-vous modifié le texte après l’avoir remis à l’éditeur, à sa demande ?
Très légèrement. Mais mon manuscrit est très proche du livre que vous avez entre les mains.


Voilà, j’espère avoir répondu à vos questions. Je l’ai fait rapidement mais sincèrement. J’aurais aimé venir à votre rencontre et dialoguer de vive-voix, car rien ne remplace les regards et les paroles. Mais qui sait, ce sera peut-être pour une prochaine fois ? D’ici-là, je vous souhaite de belles lectures.

Amicalement
Stéphane Servant

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